Faut-il privatiser les baleines?

Publié le par Beurk

Comment, privatiser les baleines??

Cela ressemble à une blague mais il y a vraiment des gens qui se sont posé la question.
La très libérale "société du Mont-Pélerin" s'est penché sur cette idée et a répondu, (bien sûr...) positivement. Comment une proposition pareille a-t-elle pu être développée? Pour y répondre, il faut faire un petit tour vers le libéralisme économique.


Cette doctrine, souvent présentée de façon pédante, je vais essayer de la résumer très simplement(si un économiste lit cela, il va faire une jaunisse). Admettons que deux personnes réalisent un échange(en fait l'une des deux vend un bien ou service à l'autre), si ces deux personnes sont "bien informées"(en clair il n'y en a pas une en train d'arnaquer l'autre), elles bénéficient toutes les deux de l'échange. Pour prendre un exemple, si je me fais conduire en taxi(non, ce n'est pas un exemple au hasard, ça va servir.), c'est que l'avantage que j'en tire(temps gagné et fatigue évitée) me semble supérieur au coup de la course. Inversement, le chauffeur considère que l'argent gagné fait plus que compenser le travail fourni. Autrement dit nous améliorons mutuellement nos situations dans la transaction. Cet échange est un parmi des milliers d'autres, qui tous contribuent à la satisfaction de ceux qui les réalisent. Si de plus, nous supposons que les hommes ne sont pas trop stupides(là, c'est audacieux comme hypothèse...) et sont capables parmi les multiples options commerciales qui se présentent à eux de choisir les plus intéressantes, alors on obtient un système encore meilleur grâce à la pression de la concurrence. Chacun propose à la vente, ce qui est le plus susceptible de lui rapporter , c'est à dire ce qu'il est capable d'offrir de plus avantageux pour les autres et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles . La conclusion que tirent les libéraux de ceci, c'est qu'il faut laisser les gens commercer tranquillement sans les embêter, ils savent bien ce qui est bon pour eux.

Voilà, pour le libéralisme économique. Bien sûr, on peut faire le malin et chercher à en imposer en parlant de notions théoriques comme "optimum", "avantages comparatifs" ou "meilleure allocation de ressources" , mais ma conviction, c'est que c'est juste un emballage pour masquer la simplicité de l'idée derrière.(si je continue comme cela, je vais finir dans le
bêtisier d'éconoclaste)

Bien entendu, on peut envisager pas mal de critiques au petit raisonnement que j'ai mis en place. L'une d'entre elles correspond parfaitement aux problèmes environnementaux, c'est celle qui tourne autour de la notion
d'externalité(et les baleines? Ca va, on y arrive). Qu'est-ce donc que cela une externalité? C'est tout simplement lorsque un acte économique a des répercussion sur des gens qui n'ont rien à voir dans l'histoire et par conséquent rien demandé. Dans l'exemple de ma course en taxi(je vous avais bien dit que cela servirait), nous contribuons, le chauffeur et moi, à gêner la circulation et à polluer l'atmosphère. C'est une externalité négative. Il y en a aussi des positives. Les découvertes scientifiques fondamentales en sont une, elles permettent le progrès technique qui profite à tous, même à ceux qui n'ont pas financé la recherche.
Cette histoire d'externalité est une épine dans le pied du libéralisme économique. Si les échanges effectués ont des effets qui peuvent être négatifs sur des tiers, tout le bel édifice autour de l'idée que le libre-commerce enrichit nécessairement tout le monde s'effondre. Certains ont utilisé cette idée pour justifier l'action de l'état: il doit alors s'opposer aux externalités négatives via des réglementations et financer des externalités positives que le "marché" ne prendrait pas en charge.

Certains libéraux ont pensé avoir trouvé la parade. Pour eux, tout cela n'est juste une question de droits de propriété. Pour expliquer leur solution au problème, il donnent souvent l'exemple d'une usine polluant une rivière. Si celle-ci n'appartient à personne,  on a affaire à un cas simple d'externalité négative. Par contre, si des droits de propriété sont bien établis sur la rivière, le problème se ramène juste à une indemnisation des propriétaires. De façon plus générale,dans l'esprit des libéraux, la nature serait mieux protégée si , au lien d'être un patrimoine commun, elle était privatisée.  Il en est alors de même pour les baleines,  ceux qui en seraient les détenteurs, feraient ce qu'il faut pour préserver leur capital, et ainsi les exploiteraient sans nuire à la survie de l'espèce.

On peut, bien sûr trouver, cette proposition tellement grotesque qu'il est inutile d'y répondre. Je crois, pour ma part, qu'il ne faut pas renoncer à contre-argumenter. Dans un premier temps, les farceurs pourront faire remarquer que si la rémunération de l'épargne est supérieure au taux de reproduction de l'espèce(dans le cas des baleines, cela risque fort d'être le cas), l'intérêt bien compris des propriétaires est de "liquider" leur capital. Ce d'autant plus que le coût de surveillance par satellite des cétacés risque d'être prohibitif. Au delà, on se demande comment l'environnement, en général pourrait être privatisé. Les espèces sans intérêt économique, mais dont l'existence est utile à l'écosystème sans qu'on sache précisément comment(l'écologie est une science inachevée), ne trouveraient pas facilement preneur. L'air que nous respirons semble un peu trop insaisissable pour devenir la possession d'individus, il en est de même que le climat(là, certains libéraux ont trouvé une autre parade: ya qu'à dire que le réchauffement climatique, c'est des blagues). Enfin, lorsque les nuisances sont transgénérationnelles, et que le coût de nos actions est supporté par des gens qui ne sont pas encore nés, la solution proposée devient totalement hors-sujet.

On a, au fond, bien du mal à comprendre comment des gens intelligents peuvent en venir à défendre des idées aussi absurdes. Je considère que c'est là un excellent exemple de la façon dont certaines visions du monde peuvent être si prenantes, qu'on en vient à ne raisonner que par rapport à elles, au détriment de la prise en compte de la réalité. Dans sa version radicale, le libéralisme devient un économisme obtus, pour lequel des notions comme patrimoine commun de l'humanité, n'ont pas de sens puisqu'elles n'entrent pas dans son schéma théorique.

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valikor 07/07/2008 12:31

Superbe article!

comme quoi les croyances des gens sont prédominantes par rapport à leur intelligence...

Valikor